mardi 11 août 2020

Pourquoi les footballeurs sont-ils mieux payés que les infirmiers ?

Par Hadrien Gournay. L’activité des footballeurs nous parait bien moins vitale et moins importante que celle des infirmiers. La santé à laquelle l’infirmier contribue par ses soins concerne tout le monde alors que le football n’intéresse qu’une fraction de la population. Et même chez les amateurs de ce sport, leur passion est moins essentielle que des gestes conditionnant leur survie. Pourtant, les footballeurs sont bien mieux payés que les infirmiers. Il est tentant d’accuser l’absurdité du marché de ce décalage. Malgré cela, la manière dont le marché rémunère l’activité de chacun a sa logique. De nombreuses personnes qui pourraient dépenser leur argent autrement choisissent d’acheter à ce prix le droit d’assister aux performances des footballeurs. Les différences de rémunérations constatées dans une économie de marché sont-elles justifiées ? Pour le savoir, nous devrons au préalable comprendre comment le marché fonctionne pour les fixer. Cela revient à se demander comment au regard de notre intuition concernant l’utilité respective de chaque profession, le marché « diminue » les infirmiers puis « augmente » les footballeurs. Diminution des infirmiers Pour comprendre pourquoi les infirmiers font un travail vital pour des rémunérations normales, nous procéderons en trois étapes : * étude des préférences du consommateur individuel ayant le choix entre de l’eau et des crayons * étude d’un marché avec des fournisseurs d’eau et des fabricants de crayons * application de ce qui précède au cas des infirmières Les préférences du consommateur Quelle est la chose la plus utile ? L’eau ou les crayons ? L’eau est à l’évidence bien plus vitale. Difficile pour qui est assoiffé d’écrire quoi que ce soit. Pourtant, nous achetons et possédons des crayons. Nous avons donc jugé préférable d’employer à cet effet l’argent qui a servi à leur acquisition plutôt qu’à nous pourvoir en eau. Autrement dit, nous avons donc jugé les crayons plus utiles que la quantité d’eau que cet argent aurait permis d’obtenir. Pour comprendre ce paradoxe, commençons par distinguer l’utilité du premier litre d’eau journalière de celle du 200ème et de même pour les crayons. L’utilité de l’eau est d’abord supérieure à tout autre bien. Elle diminue ensuite jusqu’au moment où l’utilité du premier crayon la dépasse. Nous préférons alors acheter les crayons. Cette hiérarchie des choix est assez facile à comprendre s’agissant d’un consommateur individuel. Cependant, est-elle transposable à un marché réunissant de nombreux producteurs et consommateurs ? Pour simplifier étudions le cas d’une économie de petits producteurs indépendants aux compétences égales. Étude d’un marché : économie de petits producteurs indépendants Ainsi qu’arrive-t-il lorsque compte tenu du nombre de travailleurs se consacrant à chacune des activités, la valeur de la dernière heure de fourniture d’eau est supérieure à la dernière heure de fabrication d’un crayon ? L’ajustement des prix assurera le plein emploi et pour un nombre donné d’heures de chaque production, fera correspondre la rémunération de chaque heure de chaque production à la valeur de la dernière heure de chacune. En effet, voyons sous la forme d’un tableau ce qui se passerait si les prix étaient inférieurs ou supérieurs à cet équilibre. La valeur respective des biens ne dépend plus de leur utilité « absolue » (celle du premier litre d’eau comparée à celle du premier crayon par exemple) mais de leur utilité relative, tenant compte des quantités dont chacun dispose déjà. Cependant jusqu’ici, ces quantités étaient parfaitement arbitraires. Or, dans notre système économique les travailleurs sont également compétents pour toute activité. Ainsi, ils auront intérêt à se consacrer à l’activité la plus rémunératrice jusqu’au moment où la rémunération de l’heure consacrée à chaque activité sera égale. Le marché fonctionne alors de telle sorte que l’heure d’activité dans chaque production soit aussi utile que dans les autres. C’est précisément l’effet que rechercherait l’administrateur avisé d’une économie socialiste. Retour au cas des infirmiers Sommes-nous désormais parvenus à comprendre pourquoi la rémunération de l’infirmier n’a pas de raison d’être supérieure à celle de personnes exerçant des activités moins vitales ? La conviction n’est peut-être pas tout à fait complète. C’est que les soins de l’infirmier, entièrement indispensables au patient individuel, sont difficilement assimilables à toute chose additionnelle dont nous avons un besoin très relatif, par exemple au 200ème litre d’eau. Mais si dix producteurs fournissent de l’eau pour une population de dix mille personnes quelle différence y a-t-il que chaque producteur apporte de l’eau à 1000 personnes ou qu’il fournisse un dixième à tout le monde ? Du point de vue du prix marché qui intègre les effets de la concurrence entre les producteurs d’eau et de celle des autres produits, il n’y en a pas. De même, la concurrence des autres infirmiers et des autres produits et services suffisent à limiter leurs prix. Nous savons pourquoi les salaires des infirmiers restent modestes. Tentons maintenant de savoir pourquoi les footballeurs sont si bien payés. Augmentation des footballeurs Nous avons compris pourquoi les infirmiers qui prodiguent des soins vitaux ne sont pas forcément mieux payés que la moyenne. Mais pourquoi les footballeurs sont-ils si bien payés ? Dans notre économie composée de fournisseurs d’eau et de fabricants de crayons, toutes les personnes disposent de compétences parfaitement égales. Il n’en est pas ainsi dans la réalité et nous devons affiner notre modèle. Supposez par exemple que certaines personnes fabriquent des crayons quatre fois plus vite que les autres, les compétences restant égales au regard de la fourniture d’eau. Qu’adviendrait-il alors ? Les personnes douées pour fabriquer des crayons se dirigeront vers cette branche où elles seront quatre fois mieux rémunérées. Des personnes moins douées pourront cependant participer à leur production si les crayons ne sont pas en assez grand nombre. Il existe deux manières de comparer la productivité des fabricants de crayons et des fournisseurs d’eau. Si nous maintenons la comparaison par heure de travail, les fabricants de crayons sont quatre fois plus productifs et quatre fois mieux rémunérés. Autrement dit, l’heure de production de crayon par ceux qui y excellent est un bien plus rare et plus précieux, donc mieux rémunéré aux yeux des consommateurs. Il n’y a donc plus égalité des utilités de chaque heure de travail. Cette égalité se manifeste désormais en argent. Un euro dépensé dans un domaine doit avoir la même utilité qu’un euro dépensé dans un autre. Les fabricants de crayons sont alors aussi productifs en un quart d’heure que les fournisseurs d’eau et reçoivent le même salaire pour cela. Il en est de même de la productivité de MBappé comparée à la nôtre sur le marché. Vous pouvez dire qu’il produit autant de richesse que nous en moins de temps ou son heure de travail correspond à une compétence plus rare. Peut-être serez-vous soucieux de la question de la productivité horaire qui a servi de modèle pour un supposé administrateur socialiste « avisé » ? Dans les deux cas, nous pouvons cependant faire référence à l’heure de travail d’une personne « normale » ou de la personne la moins productive. Pourtant, la possibilité même de cette référence doit disparaitre également. L’eau et les crayons sont des biens matériels standard. Cela nous permet de de raisonner de manière quantitative en comparant des productivités. À l’égard des prestations intellectuelles, nous devons comparer des œuvres, interprétations ou autres de qualités différentes. Même en consacrant votre vie à un petit nombre de morceaux, pourriez-vous jouer du violoncelle comme Rostropovitch ? Dans le monde du sport, on a besoin de champions, exceptionnels par définition. Un sportif qui domine sa spécialité est un peu comme une œuvre d’art. Il est unique et du coup sa valeur est fortement influencée par des considérations émotionnelles : son style, son empathie pour ses fans… Il se retrouve en situation d’oligopole, voire de monopole, ce qui le met en position de force pour négocier sa rémunération. En outre, la télévision et les moyens de diffusion modernes des performances sportives ont également accentué l’écart entre les stars mondiales qui peuvent vendre leurs performances dans le monde entier et le footballeur moyen apprécié localement des supporters de son club. Les infirmiers ne peuvent quant à elles soigner qu’un patient à la fois. Par ailleurs, si la hiérarchie des rémunérations suit globalement les performances, l’écart de rémunération n’est pas proportionnel à la performance. Cela est plus facile à mettre en évidence chez les sprinteurs. Mesuré en termes de vitesse, l’écart de entre Usain Bolt et ses meilleurs concurrent était compris entre 1 % à 2 % mais son attractivité et ses revenus sont hors concours.� Cela provient de notre attachement à ce qui est le meilleur. Aussi, avant d’affirmer que les footballeurs gagnent plus que les infirmiers, il faudrait préciser ce que l’on compare. Il y a avant tout un énorme écart de rémunération entre les footballeurs qui n’existe pas entre les infirmiers. Chez les infirmiers, l’écart entre le meilleur infirmier et le dix millième est beaucoup plus réduit que chez les footballeurs. Le dix millième infirmier peut vivre de cette activité au contraire du dix millième footballeur. Dans le monde de la santé on a besoin de milliers d’infirmiers aux compétences bien codifiées. La concurrence entre eux est relativement fluide car un infirmier disposant d’une qualification précise peut être remplacé par un autre avec la même qualification. Le budget santé global étant limité il se répartit sur un grand nombre d’infirmiers de manière assez homogène. Le budget global du sport est limité lui aussi, mais il est réparti de manière inhomogène entre des champions qui gagnent des fortunes et des petits joueurs qui vivotent ou qui jouent en amateurs. Autres illustrations De ce qui précède, il résulte qu’il existe deux modes de comparaison possibles de la valeur du travail des infirmiers et des footballeurs. Le premier se rapporte à ce qui se passerait si personne n’effectuait le travail d’un infirmier ou d’un footballeur donné. La deuxième tient compte des conséquences de la nécessité de les remplacer. Plus populaire, le premier mode de comparaison est plus favorable aux infirmiers. Le second, qui avantage des footballeurs décrit le résultat des processus de marché. Pour mieux mettre en évidence cette distinction, nous proposons d’en présenter quelques exemples caractéristiques. Le grand cuisinier et le serveur Pour servir le client, le cuisinier prépare les plats et le serveur les apporte sur la table. Ces deux activités sont également nécessaires. Pour autant, plus difficile à remplacer le grand cuisinier sera mieux rémunéré. Le pianiste et le pousseur de piano Pour écouter un récital, quelqu’un doit déplacer un piano jusqu’à la scène. Ensuite, le pianiste doit jouer les morceaux prévus au programme. Les deux sont nécessaires mais les facultés du pianiste sont plus rares. Les joueurs d’une équipe de football Entre joueurs d’une équipe de football, les écarts entre performance sportive (influence sur le résultat) illustrent cette distinction. Lorsqu’un arbitre expulse un défenseur au cours d’un match dont les équipes sont à égalité, les entraineurs font très souvent entrer un défenseur à la place d’un joueur offensif pour préserver l’équilibre de leur équipe. Dans le cas où c’est un gardien, un nouveau gardien entre systématiquement et si tous les changements ont été faits, un joueur de champ entre dans les buts. Les fonctions du défenseur apparaissent donc plus indispensables que celles de l’attaquant. Pourtant, les joueurs dont l’indisponibilité est considérée la plus dommageable sont souvent les attaquants (Messi à Barcelone, Neymar au PSG). Ils reçoivent aussi les meilleurs salaires. Il s’agit d’écart entre les influences sur le résultat mais qui expliquent à leur tour les écarts de salaire. Cela illustre encore la distinction entre absence non remplacée et remplacée. Que penser des rémunérations du marché ? Nous avons tenté de décrire les principaux mécanismes de détermination des revenus dans une économie de marché. Ceux-ci sont-ils justes ? Pour le savoir, nous devrons répondre à deux questions : * le marché respecte-t-il le principe « à chacun selon sa contribution » ? * quelle place accorder à ce principe ? Respect du principe à chacun selon sa contribution Le marché rémunère la productivité ou l’utilité d’un acteur. Il ne récompense pas un mérite apprécié au regard de ses facultés ou des difficultés qu’il a pu rencontrer. Mais qui devrait supporter ces obstacles ? Sommes-nous prêts à payer un boulanger pour un pain qu’il ne nous a pas fourni parce qu’il en a été empêché par une maladie dont il n’est pas responsable ? Ensuite, il récompense une utilité « relative » ou marginale. Pour la déterminer, il tient compte de la rareté d’une compétence ou d’un bien et non de la valeur de la première unité de ce bien ou de cette compétence. Aurons nous davantage de reconnaissance pour celui qui nous donne à boire quand nous mourons de soif ? Ou en temps normal ? L’utilité d’une chose est toujours fonction d’un contexte et d’un besoin. Un même aliment, un même médicament peuvent être salvateurs pour une personne et mortel pour une autre. Enfin, les consommateurs apprécient subjectivement cette utilité. Certes, beaucoup déplorent le fait qu’un chanteur populaire puisse vendre plus de disques qu’un grand musicien. Cependant, si ceux qui lisent les grands auteurs ou écoutent les meilleurs musiciens étaient aussi nombreux que ceux qui pérorent contre les fortunes gagnées par des starlettes ou des sportifs, les motifs d’indignation de ces derniers disparaitraient. Plus sérieusement, quand la liberté est au cÅ“ur des principes politiques d’un pays, elle inspire également la mesure de l’utilité économique. Il appartient alors à chaque consommateur individuel de la déterminer. Le marché nous parait par conséquent offrir donc une bonne approximation du principe « à chacun selon sa contribution ». Il reste à savoir si ce principe est-il suffisamment juste par lui-même ? Justice du principe La société doit-elle être organisée en vue du principe « à chacun selon sa contribution ? » ou doit-elle intégrer d’autres principes ? Et en cas de conflit, lesquels doivent être préférés ? Autrement dit, est-il suffisant, voire nécessaire ? La reconnaissance de l’égalité des chances est le complément indispensable de notre principe. Or, si une économie de marché offre des chances à tous, elles sont loin d’être strictement égales. Les parents n’offrent pas à leurs enfants le même capital culturel et monétaire pour débuter dans la vie. Cependant, les autres systèmes économiques n’ont pas prouvé leur capacité à faire mieux sur ce plan. Par ailleurs, tout le monde ne nait pas dans le même pays et ne profite pas du même système productif. Cependant, un monde libéral offre la possibilité d’immigrer. Le système de rétribution selon la contribution de chacun ne peut à l’évidence être le seul critère pris en compte par une société. La liberté ou l’utilité doivent certainement être au cÅ“ur de l’organisation sociale. Se limiter à ce critère condamnerait par exemple des personnes handicapées à mourir de faim. Cependant, il serait malhonnête de ne le mettre en avant que lorsqu’il est compatible avec un autre objectif politique tel l’égalité des revenus. La bonne méthode consiste à déterminer pour chaque situation comment remplir au mieux tel ou tel critère puis à dire lequel doit l’emporter. Pour conclure sur le paradoxe de la rémunération de l’infirmier, la reconnaissance du patient pour l’infirmier est issu de l’idée que ses soins n’ont pas un caractère strictement professionnel et que le dévouement les motive en grande partie. La reconnaissance implique l’idée d’une récompense. Pourtant, garantir la récompense ferait disparaître en tout ou partie, avec la notion de dévouement, la reconnaissance. Lorsque nous pensons que l’infirmier pourrait exiger un prix plus important pour ses services, peut-être raisonnons-nous comme si il avait le monopole de son patient ? Il pourrait lui réclamer une rémunération très élevée mais perdrait sa reconnaissance. Certes, l’infirmier n’est pas en mesure d’exiger cette rémunération, mais cela n’empêche pas son dévouement. Ces articles pourraient vous intéresser: Baisser la rémunération des soignants isolés ? Pour mieux achever la médecine libérale ! Réforme des retraites : redonner simplicité au système En France, l’égalitarisme a entraîné l’inégalité des chances Santé, les limites des approches centrées sur l’offre
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