jeudi 18 août 2016

Comment une branche secrète de l’ÉI a établi un réseau mondial d’assassins, par Rukmini Callimachi

Comment une branche secrète de l'ÉI a établi un réseau mondial d'assassins, par Rukmini Callimachi

Source : The New York Times, le 03/08/2016

Une interview réalisée en prison avec un allemand qui a rejoint l’État islamique révèle les travaux d’une unité dont les lieutenants ont été habilités à planifier des attentats à travers le monde.

Par Rukmini Callimachi, le 3 août 2016

Harry Sarfo, ancien combattant allemand de l'État islamique, est à l'intérieur d'une prison hautement sécurisée à Brême, où il purge une peine de trois ans pour une accusation de terrorisme. Gordon Welters pour le New York Times

Harry Sarfo, ancien combattant allemand de l’État islamique, est à l’intérieur d’une prison hautement sécurisée à Brême, où il purge une peine de trois ans pour une accusation de terrorisme. Gordon Welters pour le New York Times

Brême, Allemagne – Croyant répondre à un appel divin, Harry Sarfo a quitté l’année dernière sa maison située dans la ville ouvrière de Brême puis a conduit sa voiture pendant quatre jours consécutifs pour atteindre le territoire contrôlé par l’État islamique en Syrie.

Il avait à peine eu le temps de s’installer que des membres des services secrets de l’État islamique, portant des masques sur leurs visages, vinrent l’informer, lui et ses amis allemands, qu’ils ne voulaient plus que les Européens viennent en Syrie. Ils leur déclarèrent ainsi qu’ils devaient rentrer chez eux afin d’aider le groupe à réaliser le plan de propagation du terrorisme dans le monde.

« Il parlait ouvertement de la situation, disant qu’il y a un paquet de gens vivant dans les pays européens et qui attendaient les ordres pour attaquer les populations européennes, » a raconté lundi M. Sarfo, au cours d’une entrevue avec le New York Times conduite en anglais au sein d’une prison hautement sécurisée située près de Brême. « Et c’était avant les attentats de Bruxelles et de Paris. »

L’homme masqué expliquait que, bien que le groupe soit bien installé dans certains pays européens, il avait besoin de plus de terroristes en Allemagne et en Grande-Bretagne en particulier. « Ils lui ont demandé : “Voudrais-tu retourner en Allemagne, parce que c’est ce dont nous avons besoin pour le moment.” », se remémore M. Sarfo. « Et ils déclaraient toujours vouloir que les choses se produisent en même temps : ils voulaient des tonnes d’attentats simultanément en Angleterre, en Allemagne et en France. »

Au cours de cette entrevue rare en prison, un ancien membre de l’ÉI venant d’Allemagne raconte son histoire et fournit un nouvel aperçu du complot du groupe militant pour attaquer les pays occidentaux. Par Andrew Glazer, Rukmini Callimachi et Ben Laffin, dans une publication du 3 août 2016. Photo de Gordon Welters pour le New York Times

Les agents appartenaient à une unité de renseignement de l’État islamique connue en arabe sous le nom de Emni, qui est devenue une combinaison d’une force de police interne et d’une branche menant des opérations à l’extérieur, dédiée à l’exportation de la terreur à l’étranger, selon des milliers de pages de documents des interrogatoires et des renseignements français, belges, allemands et autrichiens obtenus par The Times.

Les attentats de l’État islamique le 13 novembre à Paris ont attiré l’attention du monde entier sur le réseau de terrorisme externe du groupe, qui a commencé à envoyer des combattants à l’extérieur il y a deux ans. Le récit de M. Sarfo, ainsi que celui des autres recrues qui ont été capturées, vient désormais dévoiler encore davantage les systèmes mis en place par le groupe pour exporter la violence au-delà de ses frontières.

Ce qu’ils décrivent est un service secret aux niveaux multiples sous le commandement général d’Abu Mohammed al-Adnani, chef de la propagande, porte-parole et agent le plus haut gradé de l’État islamique. Selon M. Sarfo, sous les ordres d’al-Adnani se situe un niveau de lieutenants qui ont été habilités à planifier des attentats dans différentes régions du monde, incluant un « service secret pour les affaires européennes », un « service secret pour les affaires asiatiques » et un « service secret pour les affaires arabes ».

Une Direction générale des opérations extérieures, unité spéciale de l’État islamique

Au moins 10 attaques meurtrières contre les Occidentaux ont été dirigées ou coordonnées par une unité spéciale de l’État islamique dédiée à l’exportation de la terreur à l’étranger. En outre, plus de 30 personnes qui travaillent pour ce groupe ont été arrêtées avant de pouvoir mener des attaques.

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Confirmant l’idée que l’Emni est une partie essentielle des opérations de l’État islamique, les entrevues et les documents indiquent que l’unité a carte blanche pour recruter et rediriger des agents de toutes les parties de l’organisation – des nouveaux arrivants jusqu’à des combattants chevronnés, et des groupes de forces spéciales et leurs unités de commandos d’élite. Pris ensemble, les enregistrements d’interrogatoires montrent que des agents sont sélectionnés par nationalité et regroupés par langue en petites unités discrètes, dont les membres se rencontrent parfois seulement en tête à tête, la veille de leur départ à l’étranger.

En plus du rôle de coordination joué par M. Adnani, la planification de la terreur est allée de pair avec de vastes opérations de propagande du groupe – comprenant, selon les dires de M. Sarfo, des réunions mensuelles dans lesquelles M. Adnani choisissait des vidéos macabres destinées à promouvoir des évènements pris sur les champs de bataille.

Sur la base des rapports des agents appréhendés jusqu’à présent, l’Emni est devenu le rouage essentiel dans la machinerie du groupe de terrorisme, et ses recrues ont mené les attentats de Paris et construit les valises piégées utilisées dans un terminal de l’aéroport et une station de métro de Bruxelles. Des dossiers d’enquête montrent que ses fantassins ont également été envoyés en Autriche, en Allemagne, en Espagne, au Liban, en Tunisie, au Bangladesh, en Indonésie et en Malaisie.

Avec des fonctionnaires européens tendus par une série d’agressions par des attaquants apparemment sans rapport qui se sont réclamés de l’État islamique, aussi connu comme ISIS ou ISIL, M. Sarfo a suggéré qu’il pourrait y avoir des liens dont les autorités n’ont pas connaissance. On lui a dit que des agents d’infiltration en Europe utilisaient les nouveaux convertis comme intermédiaires, ou clean men (« hommes propres »), qui aident à coordonner les personnes intéressées pour mener des attaques avec des agents qui peuvent transmettre des instructions sur tout, de la façon de fabriquer une ceinture explosive à la façon d’attribuer leur violence à l’État islamique.

Le groupe a renvoyé « des centaines d’opérateurs » vers l’Union européenne, et « des centaines d’autres vers la seule Turquie », selon un haut fonctionnaire du renseignement des États-Unis et un haut fonctionnaire de la défense américaine, qui ont tous deux demandé l’anonymat pour parler de renseignement.

M. Sarfo, qui a récemment été sorti de l’isolement dans sa prison allemande parce qu’il n’est plus considéré comme violent, est d’accord avec cette évaluation. « Beaucoup d’entre eux sont revenus, » a-t-il dit. « Des centaines, sans aucun doute. »

Une enseigne de l'État islamique en juin à Manbij, une ville syrienne du nord, qui était l'un des sanctuaires du groupe destiné à la conversion des combattants étrangers. Credit Delil Souleiman/Agence France-Presse — Getty Images

Une enseigne de l’État islamique en juin à Manbij, une ville syrienne du nord, qui était l’un des sanctuaires du groupe destiné à la conversion des combattants étrangers. Credit Delil Souleiman/Agence France-Presse — Getty Images

Évaluation des recrues

Le premier port d’escale pour les nouveaux arrivants à l’État islamique est un réseau de dortoirs en Syrie, juste à la frontière de la Turquie. Là, les recrues sont recensées et interrogées.

Les empreintes digitales de M. Sarfo ont été prises, et un médecin est venu faire une prise de sang et un examen physique. Un homme avec un ordinateur portable a mené une entrevue d’admission. « Il a posé des questions ordinaires comme : “Quel est votre nom ? Quel est votre deuxième prénom ? Qui est votre maman ? Où est-t-elle née ? Qu’avez-vous étudié ? Quels sont vos diplômes ? Quelle est votre ambition ? Que voulez-vous devenir ?” », a déclaré M. Sarfo.

Il fut également question de son passé. C’était un habitué d’une mosquée radicale de Brême qui a déjà envoyé une vingtaine de membres en Syrie, dont au moins quatre d’entre eux ont été tués au combat, selon Daniel Heinke, coordinateur de la lutte antiterroriste au ministère allemand de l’intérieur pour la région. Il a purgé une peine de prison d’un an pour le cambriolage d’un supermarché sans faire de victime en emportant 23 000 euros. Bien que la sanction pour vol dans les zones sous contrôle de l’État islamique soit l’amputation, un passé criminel peut être un atout précieux. M. Sarfo ajoute : « Surtout s’ils savent que vous avez des liens avec le crime organisé et qu’ils savent que vous pouvez avoir de faux papiers d’identité, ou s’ils savent que vous avez des contacts en Europe qui peuvent vous infiltrer en Union européenne. »

La nature bureaucratique de la procédure d’admission a été confirmée récemment par des responsables américains, après que des clés USB ont été récupérées dans la ville syrienne récemment libérée de Manbij, l’un des centres de formation des combattants étrangers.

M. Sarfo a rempli tous les questionnaires, et le troisième jour après son arrivée, les membres de l’Emni sont venus l’interroger. Il voulait se battre en Syrie et en Irak, mais les agents masqués ont expliqué qu’ils avaient un problème épineux.

« On m’a dit qu’il n’y a pas beaucoup de gens en Allemagne qui sont prêts à faire le travail, » a déclaré M. Sarfo peu de temps après son arrestation l’année dernière, selon la transcription de son interrogatoire par des agents allemands, qui fait plus de 500 pages. « Ils ont dit qu’ils en avaient quelques-uns au début. Mais l’un après l’autre, pour ainsi dire, parce qu’ils ont eu peur, ils se sont dégonflés. Même chose pour l’Angleterre. »

En revanche, le groupe comptait plus de volontaires que nécessaire pour la France. « Mon ami les a interrogés sur la France, » a déclaré M. Sarfo. « Et ils se sont mis à rire, mais vraiment rire, au point d’avoir les larmes aux yeux. Ils lui ont dit : “Ne vous inquiétez pas pour la France. Mafi mushkilah.” En arabe, cela signifie “Pas de problème.”. » Cette conversation a eu lieu en avril 2015, sept mois avant les massacres coordonnés à Paris en novembre, la pire attaque terroriste en Europe depuis plus d’une décennie.

Alors que certains détails du compte-rendu de M. Sarfo ne peuvent être vérifiés, ses déclarations correspondent avec les interrogatoires des autres recrues. Et les responsables de la prison comme les agents de renseignement allemands qui ont interrogé M. Sarfo après son arrestation ont dit l’avoir trouvé crédible.

Depuis la montée de l’État islamique il y a plus de deux ans, les agences de renseignement recueillent des informations sur l’Emni. A l’origine, l’unité était chargée du contrôle des membres de l’État islamique, ainsi que de la conduite des interrogatoires et du recrutement des espions, selon les dossiers d’interrogatoire et les analystes. Mais les membres français arrêtés en 2014 et 2015 ont expliqué que l’Emni s’était donné un nouvel objectif : projeter la terreur à l’étranger.

« C’est l’Emni qui assure la sécurité interne à l’intérieur du Dawla » – le mot arabe pour État – « et il supervise la sécurité extérieure en envoyant à l’étranger les gens qu’ils ont recruté, ou bien par l’envoi d’individus chargés de commettre des actes violents, comme ce qui est arrivé en Tunisie à l’intérieur du musée de Tunis ; ou encore le complot avorté en Belgique, » a déclaré Nicolas Moreau, 32 ans, un citoyen français qui a été arrêté l’année dernière après avoir quitté l’État islamique en Syrie, selon sa déclaration aux services de renseignement français.

M. Moreau a expliqué qu’il avait géré un restaurant à Raqqa, en Syrie, la capitale de fait du territoire du groupe, où il avait servi des repas à des membres clés de l’Emni – y compris Abdelhamid Abaaoud, le commanditaire des attaques de Paris, qui a été tué dans un affrontement avec la police quelques jours plus tard.

D’autres interrogatoires, similaires au compte-rendu de M. Sarfo, ont conduit les chercheurs à conclure que l’Emni a également formé et envoyé le tireur qui a ouvert le feu sur une plage de Sousse, en Tunisie, en juin, et l’homme qui a préparé les bombes de l’attentat de l’aéroport de Bruxelles.

Des dossiers des agences de renseignement française, autrichienne et belge montrent qu’au moins 28 agents recrutés par l’Emni ont réussi à se déployer dans des pays hors du territoire de base de l’État islamique, y organisant – avec ou sans succès – des attaques. Les responsables disent que des dizaines d’autres agents ont réussi à s’infiltrer et à constituer des cellules dormantes.

Dans ses propres interactions avec l’Emni, M. Sarfo a réalisé qu’ils préparaient un fichier mondial des terroristes et qu’ils cherchent à combler les trous de leur réseau international, a-t-il dit.

Il a décrit ce qu’il a entendu au sujet des travaux du groupe sur la construction d’une infrastructure au Bangladesh. Là-bas, le siège d’un café par une équipe de tireurs de l’État islamique s’est soldé par la mort d’au moins 20 otages le mois dernier. La quasi-totalité d’entre eux étaient étrangers.

M. Sarfo a poursuivi en disant que, pour les recrues asiatiques, le groupe recherchait spécialement des militants qui venaient du réseau d’al-Qaïda dans la région : « Des gens en particulier du Bangladesh, de la Malaisie et de l’Indonésie – ce sont des gens qui travaillaient habituellement pour al-Qaïda, et une fois qu’ils ont rejoint l’État islamique, ils leur posent des questions sur leurs expériences et s’ils ont des contacts. »

Dans ses séances d’information avec les autorités allemandes, et de nouveau dans l’interview de cette semaine, M. Sarfo a soulevé la possibilité que certains des attaquants récents en Europe qui ont fait allégeance au chef de l’État islamique au cours de leurs assauts pourraient avoir un lien plus direct avec le groupe que ne le pensent les responsables.

M. Sarfo a expliqué que l’Emni garde beaucoup de ses taupes en Europe. Ils agissent comme des nœuds qui peuvent activer à distance des kamikazes potentiels qui ont été attirés par la propagande. Ils sont reliés entre eux par ceux que M. Sarfo a appelé les “clean men” – nouvellement convertis à l’islam sans liens établis avec des groupes radicaux.

« Ces gens ne sont pas en contact direct avec ces gars qui font les attaques, parce qu’ils savent que si ces gens commencent à parler, ils vont se faire prendre, » a-t-il dit des opérateurs souterrains.

« Ils utilisent la plupart du temps des gens qui sont de nouveaux musulmans convertis, » a-t-il déclaré. Ces convertis « propres » « entrent en contact avec les gens et leur adressent le message. » Et dans le cas de serments d’allégeance enregistrés par vidéo, les intermédiaires peuvent ensuite envoyer ceux-ci au responsable de l’ÉI en Europe, qui les met en ligne pour une utilisation par les canaux de propagande de l’ÉI.

Les documents du renseignement et M. Sarfo s’accordent sur le fait que la plupart des recrues de l’ÉI ont été renvoyées chez elles pour y préparer des attentats. Cependant, M. Sarfo s’est souvenu que les membres de la branche lui ont dit que l’Emni n’a probablement pas réussi à envoyer des terroristes entraînés en Amérique du Nord.

Bien que des dizaines d’Américains soient devenus membres de l’ÉI et que certains ont été recrutés au sein d’une branche des opérations extérieures, « ils savent que c’est difficile pour eux de renvoyer des Américains chez eux » une fois qu’ils sont allés en Syrie, a-t-il affirmé.

« Pour les États-Unis et le Canada, il est plus facile pour eux de les recruter via les réseaux sociaux parce qu’ils disent que les Américains sont stupides et qu’ils ont des lois en faveur des armes à feu, » a-t-il exposé. « Ils ont affirmé que nous pouvons les radicaliser facilement, et que s’ils n’ont pas d’antécédents judiciaires, ils pourront acheter des armes, et donc que nous n’avons pas besoin d’intermédiaires pour leur en fournir. »

Des chars capturés par des milices kurdes l'an dernier en Syrie. L'écriture arabe les identifie comme appartenant à Jaysh al-Khalifa, ou Armée du Califat, une unité d'élite de l'État islamique. Crédit : Mauricio Lima pour le New York Times

Des chars capturés par des milices kurdes l’an dernier en Syrie. L’écriture arabe les identifie comme appartenant à Jaysh al-Khalifa, ou Armée du Califat, une unité d’élite de l’État islamique. Crédit : Mauricio Lima pour le New York Times

Jours d’entraînement

Depuis la fin de l’année 2014, l’État islamique a donné pour consigne aux étrangers rejoignant le groupe d’organiser leur voyage comme s’ils allaient passer des vacances dans le sud de la Turquie, notamment en réservant un billet d’avion aller-retour en payant des vacances tout-compris dans un hôtel de station balnéaire, à partir duquel les passeurs organisent leur transport en Syrie, selon les documents du renseignement et les explications de M. Sarfo.

Cette couverture met la pression pour faire avancer rapidement les choses pendant l’entraînement des recrues en Syrie, qui dure le strict minimum – seulement quelques jours d’exercices au maniement des armes de bases, dans certains cas.

« Lorsqu’ils reviennent en France ou en Allemagne, ils peuvent dire : “J’étais seulement en vacances en Turquie.”, » a affirmé M. Sarfo. « Plus la durée du séjour au sein de l’État Islamique est longue, et plus les services secrets occidentaux auront des soupçons, c’est la raison pour laquelle ils effectuent l’entraînement aussi rapidement que possible. »

Cette facilité de s’exprimer à la fois en allemand et en anglais – M. Sarfo a étudié la construction au College Newham dans l’Est londonien – l’a rendu intéressant en tant que terroriste potentiel. Bien que l’Emni l’ait approché plusieurs fois pour lui demander de revenir en Allemagne, il a refusé, a-t-il déclaré.

Finalement, M. Sarfo, peut-être en raison de son aspect robuste – il mesure environ 1,85 m et pesait 130 kg lorsqu’il est arrivé en Syrie, bien qu’il ait perdu du poids depuis – a été enrôlé au sein des forces spéciales de l’ÉI.

Cette unité admettait uniquement des hommes célibataires qui ont convenu de ne pas se marier pendant la durée de leur entraînement. De plus, elle était l’une des quelques unités d’élite qui est devenue un réservoir de recrutement pour la branche des opérations externes afin de fournir une force offensive pour infiltrer les villes durant les batailles, a attesté M. Sarfo.

Il a été conduit en compagnie de son ami allemand dans le désert en dehors de Raqqa.

« Ils nous ont déposés en plein milieu de nulle part et ils nous ont dit : “Nous sommes ici.”, » a-t-il confié selon le script de l’une de ses sessions d’interrogatoires. « Donc nous sommes debout dans le désert et nous avons pensé : “Que se passe-t-il ?” » Lorsque les deux Allemands ont examiné les lieux de plus près, ils se sont rendus compte qu’il y avait des demeures en forme de cavernes autour d’eux. Tout ce qui se situe au-dessus du sol était peint avec de la boue afin d’être invisible aux drones.

« Se doucher était interdit. Manger aussi à moins qu’ils vous donnent de la nourriture, » a expliqué M. Sarfo, en ajoutant qu’il avait partagé sa caverne avec cinq ou six autres personnes. Même l’eau potable était sévèrement rationnée. « Chaque habitation recevait un demi-litre d’eau par jour, mis sur le pas de porte, a-t-il indiqué. Et l’objectif de cela était de nous tester, de voir qui en voulait vraiment, qui était inflexible. »

La formation éreintante a commencé : des heures à courir, à sauter, à faire des pompes, des barres parallèles, à ramper. Les recrues commençaient à s’évanouir.

La deuxième semaine, ils ont reçu chacun un fusil d’assaut Kalachnikov avec la consigne de le garder avec eux, même pour dormir, jusqu’à ce qu’il devienne « comme un troisième bras, » a-t-il dit, selon son compte-rendu d’interrogatoire.

La punition pour avoir désobéi était sévère. « Un garçon a refusé de se lever, parce qu’il était trop épuisé, » a déclaré M. Sarfo aux autorités. « Ils l’ont attaché à un poteau pieds et poings liés et l’ont laissé là. »

Il a appris que le programme des forces spéciales comportait 10 niveaux de formation. Après avoir obtenu son diplôme de niveau 2, il a été emmené sur une île d’une rivière de Tabqa, en Syrie. Le couchage des recrues était fait de trous dans le sol, recouverts de bâtons et de brindilles. Ils se sont entrainés à la natation, à la plongée sous-marine et à l’orientation.

Tout au long de sa formation, M. Sarfo a côtoyé un échantillon international de recrues. Quand il est arrivé au camp du désert, il a couru aux côtés de marocains, d’égyptiens, au moins un indonésien, un canadien et un belge. Et sur l’île, il a connu des unités spéciales similaires, dont une appelée Jaysh al-Khalifa, ou l’Armée du Califat.

Une plainte pénale de 12 pages indique que l’État islamique a tenté de recruter au moins un américain dans cette unité, mais qu’il a refusé de s’inscrire.

L’homme, Mohamed Jamal Khweis, âgé de 26 ans, venant d’Alexandria (dans l’État de Virginie) est arrivé en Syrie en décembre, et a été capturé par les troupes kurdes en Irak en mars. Dans son compte-rendu avec le FBI, il a expliqué que, dès le début, il a été approché par des membres de l’unité. « Au cours de son séjour dans cette maison sécurisée, des représentants de Jaysh Khalifa, un groupe décrit par le défendeur comme un “groupe offensif”, a rendu visite aux nouvelles recrues de l’ÉI, » selon la plainte. « Les représentants ont expliqué que leur groupe était responsable de l’admission des volontaires de pays étrangers qui seraient formés et renvoyés dans leur pays pour mener des opérations et exécuter des attaques au nom de I’ÉI. Les exigences du groupe, entre autres, stipulaient que les recrues devaient être célibataires, formées dans des endroits éloignés, être exemptes de toute blessure et devaient rester recluses jusqu’au retour dans leur pays d’origine. »

Abu Mohammed al-Adnani, porte-parole de l'État islamique, commande également une unité appelée Emni, qui est devenue à la fois une force de maintien de l'ordre interne et une branche des opérations extérieures.

Abu Mohammed al-Adnani, porte-parole de l’État islamique, commande également une unité appelée Emni, qui est devenue à la fois une force de maintien de l’ordre interne et une branche des opérations extérieures.

L’homme fort

Au cours de son entraînement des forces spéciales, M. Sarfo s’est rapproché de l’émir du camp, un marocain qui a commencé à divulguer des détails sur la façon dont les actions des opérations extérieures de l’État islamique ont été structurées, dit-il. M. Sarfo a appris qu’il y avait une personnalité hors du commun derrière les stratégies et les ambitions du groupe. « L’homme fort derrière tout cela est Abou Mohammed al-Adnani, » a-t-il dit.

« Il est le chef de l’Emni, et il est aussi le chef des forces spéciales, » a ajouté M. Sarfo. « Il est l’homme clef derrière tout ça. »

Né dans la ville de Binnish dans le nord de la Syrie, M. Adnani a 39 ans, et sa tête est mise à prix 5 millions de dollars par le programme de justice du Département d’État. Mais les détails sur sa vie restent un mystère. Il y a très peu de photos disponibles de lui, et celle utilisée sur le site Web du Département d’État date de plusieurs années.

M. Sarfo a expliqué que lorsque les recrues des forces spéciales ont terminé les 10 niveaux de formation, elles avaient les yeux bandés et étaient conduites devant M. Adnani, où elles lui prêtent personnellement serment d’allégeance. On a dit à M. Sarfo que les bandeaux ne sont pas enlevés au cours de la rencontre, de sorte que même les combattants les mieux formés n’ont jamais vu à quoi ressemble M. Adnani.

Dans le monde, M. Adnani est surtout connu en tant que porte-parole officiel de l’État islamique, et comme l’homme qui a lancé un appel mondial cette année pour que les musulmans attaquent les infidèles partout où ils étaient, quand ils le peuvent.

« Adnani est beaucoup plus que le simple porte-parole de ce groupe, » a déclaré Thomas Joscelyn, collaborateur à la Fondation pour la défense des démocraties, à Washington, qui suit la direction du groupe. « Il est fortement impliqué dans les opérations extérieures. Il est en quelque sorte celui qui a le dernier mot sur les décisions, tout en haut de la pyramide, » qui signe les plans d’attaque, dont les détails sont réglés par ses subordonnés.

Pendant son séjour en Syrie, M. Sarfo a été contacté par d’autres combattants allemands qui voulaient qu’il soit acteur dans un film de propagande destiné à des agents allemands. Ils l’ont conduit à Palmyre, et on a demandé à M. Sarfo de tenir le drapeau noir du groupe et de marcher encore et encore face à la caméra tandis qu’ils filmaient. Des captifs syriens ont été contraints de se mettre à genoux, et les autres combattants allemands leur ont tiré dessus, uniquement intéressés par l’effet cinématographique.

Ils se tournèrent vers M. Sarfo aussitôt après avoir tué une victime et ont demandé : « Comment étais-je ? Est-ce que c’était bon, la façon dont je l’ai exécuté ? »

M. Sarfo a dit qu’il avait appris que des vidéos comme celle où il a pris part ont été examinées par M. Adnani lui-même lors d’une réunion mensuelle d’agents haut placés du groupe.

« Il y a une procédure de contrôle, » a-t-il dit. « Une fois par mois, ils ont une shura – une séance, une réunion – où ils parlent de toutes les vidéos et de tout ce qui est important. Et Abou Mohammed al-Adnani est le chef de la shura. »

M. Sarfo a dit qu’il avait commencé à douter de son allégeance à l’ÉI lors de sa formation, après avoir vu comment ils ont traité cruellement ceux qui ne pouvaient pas suivre. Le tournage de la vidéo de propagande a achevé sa désillusion quand il a vu combien de fois ils ont enregistré chaque scène pour un film de cinq minutes. Naguère en Allemagne, quand il était enthousiasmé par des vidéos similaires, il avait toujours supposé qu’elles étaient réelles, et non pas mises en scène.

Il a commencé à préparer sa fuite, ce qui a pris des semaines et qui l’a conduit à devoir courir et ramper dans des champs de boue avant d’arriver en Turquie. Il a été arrêté à l’aéroport de Brême, où il a atterri le 20 juillet 2015, et il a avoué spontanément. Il purge actuellement une peine de trois ans pour des accusations de terrorisme.

L'équipe des membres de l'État islamique qui ont attaqué Paris en novembre. Agence France-Presse - Getty images

L’équipe des membres de l’État islamique qui ont attaqué Paris en novembre. Agence France-Presse – Getty images

Les lieutenants

Parmi les innovations de l’État islamique on peut noter le rôle des étrangers, en particulier des Européens, dans la planification des attaques.

Le compte-rendu de M. Sarfo est confirmé par les documents d’enquête et les évaluations des experts du terrorisme, qui disent que les citoyens français et belges comme M. Abaaoud sont plus que de simples exécutants et avaient des fonctions de gestion.

« C’est un plan d’action créatif et intéressant, d’être en mesure de s’appuyer sur quelqu’un comme Abaaoud, qui a son propre réseau à l’étranger, » a déclaré Jean-Charles Brisard, président du Centre pour l’analyse du terrorisme à Paris. « Ils lui ont donné carte blanche pour la tactique et la stratégie, même si l’opération dans son ensemble doit encore attendre le feu vert de la direction de l’État islamique. »

En regardant les dirigeants actuels de l’Emni, les enquêteurs se sont focalisés sur deux en particulier. Le premier se fait appeler Abou Souleymane, un citoyen français, et le second, Abou Ahmad, décrit comme syrien. Les deux sont considérés comme les principaux lieutenants de M. Adnani, selon le principal responsable de la défense américaine et un responsable du renseignement.

Les deux hommes jouent un rôle direct dans l’identification des combattants à être envoyés à l’étranger, dans le choix des cibles et dans l’organisation de la logistique pour les opérations, y compris le paiement des passeurs pour les amener en Europe, et, dans au moins un cas, des transferts Western Union, selon des documents européens de renseignement.

Un aperçu du rôle possible d’Abou Souleymane a été donné par l’un des otages détenus par des kamikazes dans la salle de concert du Bataclan à Paris en novembre.

Après avoir abattu des dizaines de spectateurs, deux des kamikazes se sont retirés dans un couloir avec un groupe d’otages, les forçant à s’asseoir contre les fenêtres pour servir de boucliers humains, a dit l’otage David Fritz-Goeppinger, 24 ans. Dans les deux heures et demie qui ont suivi, M. Fritz a entendu l’un des kamikazes demander à l’autre : « Faut-il appeler Souleymane ? »

Le second terroriste semblait agacé que le premier ait posé la question en français, et lui a ordonné de parler arabe.

« J’ai tout de suite compris que, oui, c’était cet individu, qui n’avait peut-être pas forcément organisé l’attaque, mais qui était leur supérieur, » a déclaré M. Fritz dans un entretien téléphonique. Son témoignage est également inclus dans un rapport détaillé de 51 pages de la brigade anti-terroriste française. « Ils ressemblaient tout à fait à des soldats, » attendant des ordres, a-t-il dit.

Souleymane, dont le nom de guerre [en français dans le texte, NdT] est Abou Souleymane al-Faransi, ou Abou Souleymane le Français, est considéré comme un ressortissant français âgé d’une trentaine d’années, qui est d’ascendance marocaine ou tunisienne, selon Ludovico Carlino, analyste principal à l’IHS Conflict Monitor à Londres [organisme chargé de comprendre et d’évaluer les menaces terroristes, NdT]. M. Carlino pense que Souleymane a été promu planificateur en chef du terrorisme pour l’Europe après la mort de M. Abaaoud.

Un aperçu de l’autre dirigeant principal, Abou Ahmad, apparaît dans le récit d’un homme qui, d’après les conclusions des enquêteurs, était censé faire partie de l’équipe des attaquants de Paris : un algérien nommé Haddadi. Celui-ci a avoué que lui et un autre membre de l’équipe, un ancien membre du Lashkar-e-Taiba originaire du Pakistan, nommé Muhammad Usman, ont été séparés des deux autres assaillants après avoir atteint la Grèce par bateau.

M. Haddadi, 28 ans, et M. Usman, 22 ans, ont finalement été arrêtés dans un camp de migrants à Salzbourg, en Autriche. Les deux hommes envoyés avec eux ont été les premiers kamikazes à faire exploser leur gilet à l’extérieur du Stade de France lors des attaques de novembre.

Après son arrivée en Syrie et son acheminement vers une résidence pour étudiants étrangers en février 2015, M. Haddadi a travaillé comme cuisinier à Raqqa pendant des mois avant qu’un membre de l’Emni ne vienne le voir, selon des documents d’enquête français et autrichiens.

« Un jour, un syrien est venu me voir dans la cuisine et m’a dit que quelqu’un nommé Abou Ahmad voulait me voir, » a déclaré M. Haddadi selon l’enregistrement autrichien de son interrogatoire. Il a été conduit dans un bâtiment de cinq étages, où un autre syrien tenant un talkie-walkie parlait par radio à Abou Ahmad. Ils ont attendu pendant des heures avant que le syrien reçoive l’ordre de conduire la recrue à sa nouvelle adresse. Dans la rue, un saoudien tout vêtu de blanc attendait, et a demandé à M. Haddadi d’aller marcher un peu.

Après environ 300 mètres, ils ont atteint un immeuble vide et se sont assis. « J’avais peur, je voulais partir, mais il parlé tout le temps, » a déclaré M. Haddadi aux autorités.

« Il n’a dit que des choses positives sur moi, que Daesh me faisait confiance et que je devais maintenant me montrer digne de cette confiance. Il a dit que Daesh allait m’envoyer en France, » a ajouté M. Haddadi, en utilisant l’acronyme arabe pour l’État islamique. « Les détails, a-t-il dit, je les aurais une fois arrivé en France. »

Quelque temps après, Abou Ahmad est arrivé. M. Haddadi l’a décrit comme un syrien âgé de 38 à 42 ans, mince, avec une longue barbe noire et habillé tout en noir. Il était, d’après les dires de M. Haddadi, « le donneur d’ordres ».

Abou Ahmad a amené M. Haddadi avec trois autres terroristes potentiels, le dernier d’entre eux étant M. Usman, arrivé juste la veille du départ de tout le monde pour l’Europe. M. Haddadi et deux des autres hommes étaient arabophones, et M. Usman parlait suffisamment arabe pour communiquer avec eux, d’après les comptes-rendus d’interrogatoire.

Le jour de leur départ, Abou Ahmad est venu et leur a donné son numéro de téléphone portable turc, leur demandant de le noter dans leur téléphone comme “FF” pour éviter l’enregistrement d’un nom. Il a donné à M. Haddadi 2000 dollars en billets de 100, et ils ont été conduits à la frontière turque. Un homme les a rencontrés en Turquie pour prendre leurs photos, et il est revenu avec des passeports syriens. Un autre passeur a organisé leur voyage du 3 octobre en bateau pour Leros, en Grèce.

Toutes ces étapes logistiques, ainsi que les transferts d’argent par Western Union, ont été organisées par Abou Ahmad, un des lieutenants supérieurs exécutant le programme d’exportation de la terreur de l’État islamique. Jusqu’à son arrestation en décembre, M. Haddadi est resté en contact avec Abou Ahmad au moyen de messages sur Telegram et via des SMS à son numéro turc, selon le dossier d’enquête.

Le numéro turc d’Abou Ahmad a été trouvé ailleurs aussi : écrit sur une feuille de papier dans la poche de pantalon de la jambe coupée de l’un des kamikazes du Stade de France.

Ce reportage a été réalisé avec la participation d’Eric Schmitt de Washington, Franziska Reymann de Brême, Yousur Al-Hlou de New York, et Maher Samaan de Paris.

Source : The New York Times, le 03/08/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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